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La jeunesse africaine et la technologie : ce que les chiffres disent vraiment

Publié le 5 June 2025 · 6 min de lecture · Mascot Inc.
La jeunesse africaine et la technologie : ce que les chiffres disent vraiment

Environ 60 % des Africains ont moins de 25 ans, et l’âge médian du continent tourne autour de 19 ans. On en tire habituellement une conclusion enthousiaste. Les chiffres, eux, en imposent une autre : plus précise, moins confortable, et bien plus utile.

— Données des Nations unies, World Population Prospects 2024, citées par le Pew Research Center.

D’abord, corriger le chiffre qu’on répète

On lit souvent « plus de 60 % ». La formulation exacte est « environ 60 % », et elle décrit une constante : depuis 1950, la part des moins de 25 ans en Afrique tourne autour de ce niveau. Ce n’est pas une vague qui monte, c’est un plateau qui dure.

Et il faut lire la suite de la même source, celle qu’on ne cite jamais : d’ici 2100, cette part est projetée autour de 35 %. Le continent vieillira, comme les autres. Ce qui augmente, en revanche, c’est le poids relatif : 28 % des moins de 25 ans du monde vivent aujourd’hui en Afrique, et cette proportion pourrait atteindre 46 % à la fin du siècle. Une projection, pas une mesure — nous le précisons parce que la source le précise.

L’écart entre « plus de 60 % et ça monte » et « environ 60 % et ça baissera » est petit en apparence. Il change complètement le sens de la phrase, et il décide de la crédibilité de tout ce qui vient après.

Les jeunes tirent bien l’adoption. Le chiffre est net.

En 2024, 53 % des Africains âgés de 15 à 24 ans utilisaient Internet, contre 34 % du reste de la population. En 2021, c’était 48 % contre 27 %.

— UIT, State of digital development and trends in the Africa region, avril 2025.

Autrement dit, un jeune Africain a environ 1,6 fois plus de chances d’être en ligne que le reste de la population. L’intuition est juste : c’est bien la jeunesse qui porte l’adoption.

Maintenant retournez le même chiffre. 47 % des 15–24 ans ne sont pas en ligne — dans la tranche d’âge la plus connectée du continent. Près d’un jeune sur deux. Ce n’est pas une queue de distribution qu’on rattrapera toute seule ; c’est la moitié du sujet.

Le vrai verrou n’est pas la couverture réseau

C’est ici que les chiffres cessent d’être décoratifs. En Afrique subsaharienne, d’après la GSMA (données 2023) :

Le déficit d’usage est neuf fois le déficit de couverture. Neuf fois. Le réseau est là, au-dessus de la tête de trois personnes sur cinq qui ne l’utilisent pas.

Pourquoi ? La GSMA classe les barrières, dans l’ordre : le coût de l’appareil, les compétences numériques, l’absence de contenus et de services localisés, la sécurité, l’accès à l’électricité. Le mot « couverture » n’est pas dans la liste.

Et le premier de ces obstacles est chiffré, brutalement : pour les 20 % les plus pauvres d’Afrique subsaharienne, un appareil d’entrée de gamme représente 99 % d’un revenu mensuel. En moyenne régionale, 18 %.

L’écart n’est pas générationnel. Il est financier.

Une précision de méthode, parce qu’elle compte : ces chiffres décrivent l’Afrique subsaharienne, pas la Côte d’Ivoire. Le pays, à environ 41 % d’internautes, est nettement au-dessus des 27 % régionaux. On ne transpose pas.

La possession de téléphone, et l’écart entre femmes et hommes

En 2024, 66 % des Africains de 10 ans et plus possédaient un téléphone mobile, contre 54 % en 2019 — soit environ +4,2 % par an, et 14 points sous la moyenne mondiale. Dans 12 pays africains sur 39, la possession reste sous les 60 %.

Le score de parité de genre s’établit à 0,81 (contre 0,78 en 2021 ; moyenne mondiale 0,93). Traduction : pour 100 hommes possédant un téléphone, 81 femmes en possèdent un. L’écart se réduit. Il ne s’est pas refermé.

Un repère pour la Côte d’Ivoire : l’enquête nationale MSI 2023 donne également 66 % des individus possédant un téléphone. Le pays est très exactement à la moyenne africaine sur ce point. Ni exception, ni retard.

Ce que personne ne mesure

On répète que « les jeunes Africains manquent de compétences numériques ». Voici ce qu’on sait réellement, et c’est l’UIT qui l’écrit :

« Les données sur les compétences TIC sont quasi inexistantes : seuls huit pays africains ont fourni des données sur le sujet depuis 2019, et un seul avec une granularité par niveau de compétence. »

Un seul pays africain dispose de données détaillées sur la prévalence des compétences numériques : le Malawi. Là-bas, en 2023, parmi les internautes : 90 % ont au moins des compétences de base en communication, 27 % en littératie de l’information et des données, et 8 % en sécurité.

Ce dernier chiffre mérite qu’on s’y arrête — 8 % — mais il décrit le Malawi, et rien d’autre. Pour la Côte d’Ivoire, la donnée n’existe pas. Quand quelqu’un affirme le niveau de compétence numérique des jeunes ivoiriens, il ne cite pas une mesure : il donne un avis.

Et le chômage des jeunes ?

Le chiffre officiel surprend : 4,25 % de chômage chez les 15–24 ans en Côte d’Ivoire en 2024 (estimation modélisée de l’OIT). C’est un excellent chiffre — et c’est le mauvais indicateur.

Deux autres, de la même famille de sources, disent quelque chose :

Dans une économie où près de sept emplois sur dix sont vulnérables, presque personne ne peut se permettre d’être « au chômage » au sens statistique du terme. On travaille, à n’importe quelles conditions. Un taux de chômage bas n’y est pas une bonne nouvelle : c’est la mesure de ce que les gens ne peuvent pas se permettre.

Dernier repère, pour situer l’effort public : en 2023, 23 % des pays africains disposaient d’une stratégie pour l’emploi des jeunes, contre 58 % en moyenne mondiale.

Ce que nous en retenons

Que la jeunesse africaine n’a besoin ni d’être expliquée, ni d’être encouragée. Elle est déjà 1,6 fois plus connectée que le reste du continent, avec moins de moyens.

Ce qui manque est identifié, chiffré, et publié par la GSMA : l’appareil. Pas la volonté, pas la couverture, pas l’audace. La machine.

C’est un problème de commerçant autant que de politique publique. Et c’est, très exactement, le métier que nous faisons.

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